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Café pédagogique le 30 septembre 2011 à Nantes : L’école zapatiste au Chiapas : espace de résistance et de démocratie

L’école zapatiste au Chiapas : espace de résistance et de démocratie

Bruno Baronnet
Sociologue (LAIOS-EHESS)

« Etudier, apprendre, pour le peuple défendre », c’est ce qui est peint littéralement en espagnol et en tsotsil sur la fresque de l’école de Francisco Villa, un nouveau village situé les terres fertiles réoccupées depuis une décennie par des paysans mayas du sud-est du Mexique. A la suite du soulèvement le 1er janvier 1994 des Indiens du Chiapas, les bases d’appui de l’Armée Zapatiste de Libération Nationale (EZLN) [1] ont mis en place des réseaux municipaux d’écoles autogérées par les familles appartenant aux peuples Tseltal, Tsotsil, Chol y Tojolabal. Environ 500 écoles primaires sont aujourd’hui bâties avec des mûrs en planches de bois, à l’instar de beaucoup de maisons et de chapelles. Des salles de classe sont aussi installées dans les anciennes demeures des ranchos sur les terres « récupérées », il y a 17 ans, des mains de grands propriétaires éleveurs de bétail, comme dans les vallées de la Forêt Lacandone.

Chez les zapatistes, les familles et leurs représentants délibèrent sous forme d’assemblées et arbitrent les décisions sur l’organisation scolaire, le choix de l’enseignant (promotor de educación) et des contenus pédagogiques interculturels. En tant que projet de démocratie radicale et communautaire, l’autonomie politique des peuples autochtones implique la possibilité d’intervenir directement dans la désignation et la formation des éducateurs, mais aussi dans la détermination des contenus scolaires qui doivent prendre en compte les besoins spécifiques et les valeurs culturelles. Comme bon leur semble, les autorités indiennes et les familles zapatistes interviennent également sur des questions de méthodes pédagogiques, comme par exemple le choix du type de mesures de discipline à adopter avec les enfants.

Dans les régions sous influence rebelle, les représentants émanant des Conseils municipaux autonomes sont chargés de la coordination des affaires éducatives et notamment de l’organisation des sessions de formation des jeunes promoteurs d’éducation. Avec la participation active au sein de comités de educación et d’assemblées locales, une manière alternative d’envisager l’organisation de l’éducation se construit pas à pas, avec la prise en mains par les Indiens zapatistes de la gestion administrative et pédagogique de l’éducation de base. Il s’agit d’un processus participatif où les représentants des assemblées jouent un rôle clé pour réglementer et contrôler la réalité du travail pédagogique quotidien. Cela contribue à l’affirmation de la dignité des familles militantes qui reconnaissent et valorisent la légitimité qu’elles s’attribuent pour mener à bien la sélection et le suivi de la formation et du travail des éducateurs.

Dans les plans locaux d’éducation qualifiée de « véritable », les Indiens zapatistes conçoivent un projet d’éducation populaire qui se tourne, davantage que l’école dite « officielle », vers les connaissances liées à la culture indienne et paysanne. [2] Le témoignage suivant d’un éducateur lors d’un entretien collectif (janvier 2007) relève que le zapatisme génère une rupture dans la praxis éducative en relation à l’action de l’Etat et du secteur privé, dans la mesure où la légitimité de la gestion collective est associée à un projet de résistance et de lutte.

« Dans notre autonomie, nous leur apprenons ce qu’est notre culture, l’autonomie respecte tout ce qui est dans notre culture tseltal. On dit aux enfants pourquoi nous sommes dans la résistance zapatiste, pourquoi il n’y a pas de ressources économiques, pour qu’ils sachent pourquoi on ne peut pas étudier dans de grandes écoles ».

Près de 1300 éducateurs zapatistes jouent ainsi le rôle d’activistes culturels engagés dans la construction de l’autonomie, malgré les difficultés matérielles et parfois le manque de soutien actif de la part de certaines personnes de la communauté, comme les familles qui n’ont pas d’enfant en âge d’aller à l’école, c’est-à-dire entre 4/5 et 11/12 ans. Dans une situation de résistance face à l’Etat et ses tentatives de désamorcer la rébellion dont le porte-parole est le Sous-commandant Marcos, jusqu’à quel point le projet d’autonomie politique est-il en mesure de contribuer à démocratiser l’éducation ? On en vient ainsi à se demander pourquoi dans ces politiques et ces pratiques d’enseignement alternatif surgissent aussi nombre de contradictions et de discriminations envers plus d’une quinzaine de milliers d’enfants, qui seront peut-être appelés ensuite à poursuivre les tâches de « bon gouvernement » dans chaque région autonome connue depuis 2003 sous le nom d’« Escargot » (Puy en langues mayas et Caracol en espagnol).

Maintenant, en dépit de la guerre d’usure depuis l’insurrection de l’EZLN, les paysans zapatistes des peuples Tseltal, Tsotsil, Chol et Tojolabal sont mobilisés pour orienter des objectifs pédagogiques selon des valeurs, des normes et des marques identitaires qui les distinguent en tant que sujets sociaux. A contre-courant du gouvernement conservateur de Felipe Calderon, la pratique de l’élection de l’éducateur par le biais des pratiques d’assemblée correspond à la tradition du système des charges. Il contribue surtout à l’émergence de nouvelles formes de militance et de citoyenneté ethnique. Cette autre manière de faire de la politique chez les Indiens zapatistes correspond toujours à une volonté d’ébranler le modèle éducatif dominant et raciste, en montrant que les peuples n’ont pas besoin d’attendre la permission d’un pouvoir illégitime pour mettre en œuvre leurs droits collectifs, dont celui à une éducation critique qui prenne en compte l’histoire, les connaissances culturelles et les modes d’organisation populaire.

Notes

[1Pour des informations en français sur le mouvement des zapatistes au Mexique, voir le site Internet du Comité de Solidarité avec les Peuples du Chiapas en Lutte (CSPCL) http://cspcl.ouvaton.org.

[2Voir Bruno Baronnet (2009). « Résistance zapatiste et autonomie indienne : l’éducation dans les municipes rebelles du Chiapas », N’Autre école, No. 21, pp. 26-30 : http://www.cnt-f.org/nautreecole/?R....

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