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Actualités des politiques de la Petite Enfance

1984 : le BB est une personne
2010 : le BB n’est plus qu’un Budget [1]

Une politique de dérèglementation orchestrée

Les constats sont multiples. On peut en citer quelques-uns.

  • Modification des taux d’encadrement (passage pour les crèches de 1 pour 5 à 1 pour 6) avec forcément plus de stress pour les professionnels, moins de disponibilité et d’attention, plus d’insécurité matérielle et affective pour chaque enfant.
  • La disqualification des professionnels avec le passage du ratio des personnels qualifiés de 50 à 40% dans les crèches et haltes garderies.
  • Ouverture expérimentale (mais on parle déjà d’une généralisation) de jardin d’éveil pour les 2-3 ans (avec 8 à 12 enfants par adulte, sans garantie quant à la qualification des professionnels en dehors de la direction et des effectifs pouvant atteindre 80 enfants) Cette ouverture a pour objectif de compenser la réduction des places dans les écoles maternelles.
  • L’école maternelle est remise en cause. Autant on pouvait débattre sur l’adaptation de l’école pour les 2-3 ans, sur la qualification des professionnels de l’école (pas forcément formé de manière spécifique sur la Petite Enfance) Mais ce n’est pas l’enjeu de cette remise en cause, bien au contraire ! En Septembre 2004, le bulletin officiel de l’Éducation Nationale stipulait : « En l’absence d’école ou de classe maternelle, les enfants de 5 ans dont les parents demandent la scolarisation sont admis à l’école élémentaire dans une section enfantine... » C’est une réelle remise en cause de la loi de 1989 qui rend obligatoire la possibilité d’accueil des enfants de 3 ans... Entre 2004 et 2008, le silence reste maître en la matière. En Juillet 2008, Darcos ministre de l’Éducation Nationale relance le débat « Est-ce vraiment logique, alors que nous sommes si soucieux de la bonne utilisation des crédits délégués par l’État, que nous fassions passer des concours Bac +5 à des personnes dont la fonction va être essentiellement de faire faire des siestes à des enfants ou de leur changer les couches. » Ces propos sont d’autant plus honteux qu’un ministre de l’Éducation Nationale n’est pas sensé ignorer que la propreté est une des conditions d’entrée à l’école maternelle.
    Depuis le nombre de place s’est largement réduite. Les enfants scolarisés à deux ans étaient 35,5% en 2000, 21% en 2007 et 18 % en 2009. Sur cette même année 2009, 47% des parents ont essuyés des refus à l’entrée en école maternelle pour des raisons comptables.
  • La gestion du surboocking. Comme il existe des annulations d’inscription dans les lieux d’accueil (maladie...) la crèche, la halte, le multi-accueil doivent gérer un surboocking, des sur-réservations. En 2010, celui-ci est passé de 10 à 20% avec certains jours des risques d’un nombre d’enfants présents dépassant de 20% l’effectif maximum...
  • Application de la directive « service » (ex-Bolkestein) relative aux services dans le marché intérieur à l’Union Européenne. Les lieux d’accueil de la Petite Enfance sont liés à la libre concurrence et donc aux lois du marché libéral. Ainsi les accueils se trouvent exclus des services sociaux d’intérêt général (SSIG) ! Ainsi donc la marchandisation des accueils, la gestion des accueils par le secteur privé marchand est en cours !
  • Validation de la réduction de 60 à 30 heures des temps de formation initiale des assistantes maternelles.
  • Ouverture des Maisons d’Assistantes Maternelles (appelé aussi regroupement d’assistantes maternelles) Ces structures peuvent recevoir jusqu’à 16 enfants pour 4 adultes. Ces lieux peuvent être des occasions de rompre l’isolement, de sortir du domicile, de vivre des espaces de solidarité et d’entraide avec des collègues, de vivre un accompagnement au quotidien (les RAM n’ont pas assez de moyens pour le mettre en œuvre) Le travail d’équipe peut répondre partiellement à ces besoins. Mais on peut constater que ce n’est pas l’objectif de ces ouvertures. Cela entre dans une logique plus globale de déréglementation (augmentation des places, baisse des coûts...) On peut constater que cette ouverture est une réelle remise en cause non seulement des formations en tant que telle (formation initiale nécessaire pour l’encadrement d’espace d’accueil collectifs) mais aussi du besoin et des objets de formations. Il reste aux Conseils Généraux de cadrer un peu plus ces accueils. Non seulement on va connaître des inégalités sur le territoire national, mais l’Etat laisse en quelques sortes la « sale tâche » aux Conseils Généraux avec quelques délégations de nouvelles compétences sans transfert financier !
  • La diversification des lieux d’accueil (crèche, halte garderie, micro-crèches, multi-accueil, crèches inter-entreprises, regroupement assistantes maternelles, jardin d’éveil...) pourrait répondre à l’objectif d’une recherche de complémentarité des espaces au regard de la diversité des besoins des familles. Mais tel n’est pas le cas ! Nous sommes malheureusement plus dans une logique de concurrence les uns avec les autres, ce d’autant que les exigences d’encadrement, de qualification, de formation, de tarification sont variables.

Cette politique de marchandisation, de dérèglementation va au-delà d’une politique gestionnaire et financière.

Cette politique n’est pas seulement le résultat de rafistolage budgétaire. Elle s’intègre à un processus plus global, résultante d’une politique néo-libérale. Par néo-libérale nous entendons la politique libérale différente dans son contexte, ses rapports de force des trente glorieuses, de la première période de crise économique et sociale (1980 – 1995)
Cette politique néo-libérale se traduit dans un premier temps dans des rapports économiques : marchandisation de l’accueil, privatisation de l’accueil, réduction des investissements de l’État dans ces accueils.
Mais la politique nationale actuelle va au-delà. Elle vise d’abord à reconsidérer l’enfant, et entre autres le jeune enfant. Il n’est plus sujet accueilli et donc sujet en développement. Il est l’objet d’une politique libérale.
Dans cette politique néo-libérale, les objectifs sont :

  • De trouver les réponses d’une politique nataliste. On ne créé plus de nouvelles structures d’accueil pour s’occuper de ces enfants, pour leurs biens mais pour résoudre aux enjeux d’une politique nataliste (il faut beaucoup d’enfants pour payer les retraites, pour la croissance...)
  • De construire l’enfant dans une perspective de production. Les lieux d’accueil doivent plonger les enfants le plus vite possible dans « le monde d’adulte ». Il faut être performant, compétent, adapté... On évalue de plus en plus jeune, on fixe des objectifs d’apprentissage, on garde trace des résultats (le fichier base élèves sera sauvegardé jusqu’au 35 ans de la personne !) On a même connu récemment l’ouverture de stage en Baby School pour la maîtrise précoce de l’anglais avant les deux ans.
  • De construire l’enfant dans une perspective de consommateur. Bien évidement l’évènement le plus flagrant c’est l’apparition en France de télévision pour bébé (6 mois – 3 ans) avec BabyTV, BabyFirst. Il faut assujettir l’enfant, il faut l’éduquer à la consommation, aux jouets jetables...
  • De développer une politique de contrôle et sécuritaire. On peut bien évidemment identifier la volonté politique exprimée d’identifier, de repérer les délinquants dès la Petite Enfance, avant les 3 ans. Cela corrobore aussi à une politique pharmacologique offensive avec entre autres par exemple un usage massif, disproportionné de la Ritaline. Cela entre aussi dans des logiques de socialisation que nous ne partageons pas : l’enfant doit respecter les règles (pas toujours logiques) sans réellement parler de ce qui doit pourtant être associés : les droits...

Cette politique se construit logiquement dans un contexte de lutte idéologique. Les référentiels théoriques et cliniques qui se sont construits autour de la psychologie, la pédagogie sont soumis par certains courants à une rude révision. Ces courants (de la psychologie comportementaliste, des sociologies fonctionnalistes) s’organisent et agissent de plus en plus à découvert.

Se mobiliser

Fort heureusement il existe des résistances qui s’expriment et s’organisent. Celle qui nous intéresse le plus de part ses analyses, mais aussi par son côté inter-champs et inter-professionnels est « l’appel, des appels »

L’appel des appels prône le rassemblement des forces sociales et culturelles pour s’opposer à la transformation de l’Etat en entreprise, au saccage des services publics, et à destruction des valeurs de solidarité humaine, de la liberté intellectuelle... Il est encore temps d’agir. L’insurrection des consciences est là, partout, diffuse, grosse de colère et de chagrin. La résistance de ces milliers de professionnels et de citoyens qui ont répondu à l’appel des appels touche nos sociétés normalisés en un point stratégique... Nous appelons à reconquérir l’espace démocratique de la parole et de la responsabilité.  [2]

Au niveau de la Petite Enfance, les CEMEA défendent quelques idées fortes. Elle s’appuie sur nos connaissances de la psychologie, de la clinique et de la pédagogie.

  • Le bébé est une personne. C’est un être à part entière, dont il faut s’occuper en fonction de sa sensibilité et de son développement. C’est un être de langage, un être sensible, un corps, avec ses sensations, sa pudeur...
  • Accompagner la séparation. La séparation même précoce entre l’enfant et son milieu (travail des parents...) n’est nullement pathogène à condition que cette séparation soit réalisée dans le bonnes conditions (sécurité affective, référence, place de la parole, lien entre les professionnels et les parents...)
  • L’espace, son aménagement et son installation ont été progressivement pensés pour être accueillants, gais et conformes aux normes d’hygiène et de sécurité. Les lieux d’accueil sont riches en possibilités de découvertes et d’activités (variété et diversité de jouets, éléments moteurs mis à disposition) et adaptés à la taille des enfants (mobilier à leur hauteur). 
  • L’importance de l’observation. L’observation de l’enfant, et de ses différents modes et signaux de communication, nous aide à comprendre le sens de son comportement pour mieux le reconnaître et le prendre en compte. C’est un travail complexe, générateur de résistances personnelles car il nous touche au plus profond de nous-même, par le biais de nos attitudes de parents, de nos souvenirs d’enfance… Il nécessite de “ l’empathie ” à l’égard d’autrui (enfant, parent ou collègue) pour accueillir ses émotions, essayer de les comprendre et de les partager. Cela ne peut se faire sans soutien ni travail d’équipe. 
  • La motricité libre. Les adultes à travers les aménagements doivent proposer, susciter l’enfant à se mouvoir. Mais cette motricité doit être la plus libre possible (on ne pose pas un enfant...) en créant le maximum de situations inductrices de mouvements (un aménagement qui permette de nombreuses possibilités d’exercice et d’expérimentations)
  • Accompagner le jeune enfant dans un processus de socialisation tant dans la rencontre progressive avec l’autre que dans l’acquisition de règles sociales. Ces règles doivent être simples, portés par un cadre référent (règles logiques et stables, portés par l’ensemble des adultes) La rencontre avec l’autre se construit dans une relation respectueuse, avec de l’écoute, de l’empathie...

Régis Balry pour les CEMEA

Notes

[1Texte sur des banderoles de manifestation contre la politique actuelle de la Petite Enfance (Mars 2010)
Sources principales de ce texte : « Le livre noir de l’accueil de la petite enfance », textes du collectif « Pas de bébé à la consigne », VEN « Vers l’Éducation Nouvelle »

[2Appel des appels, Pour une insurrection des consciences, Roland Gori, Barbara Cassin et Christian Laval

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